Interview d'Alexandre Pavlata

par Silvia ROSSINI - il y a 3 mois

Je vous invite à la rencontre d'un clown inclassable : Alexandre Pavlata. Cette interview a été réalisée à distance fin mars 2020 durant la période de confinement liée à la pandémie de COVID-19, spécialement pour La Grande Famille des Clowns !


Silvia Rossini : « Bonjour Alexandre, nous vivons une situation inédite, très bizarre, si elle n’était pas tragique ça serait clownesque. »

Alexandre Pavlata : « Oui, c’est passionnant d’une part, ensuite malheureusement comme tu dis, c’est dramatique. »

S.R. : « Un des dix commandements du clown dit : « dans la contrainte tu trouveras ta liberté ». Comme en ce moment nous avons une grande contrainte, nous sommes obligés de voir les choses autrement. Ça peut être inspirant. Sur le web, il y a plein de vidéos drôles par exemple et toi tu nous régales tous les jours avec tes vidéos. »

A. P. : « Oui, je m’amuse, je ne me donne pas de contrainte, si un jour je n’en ai pas envie ce n’est pas grave. Il y a des jours où j’en fais trois ou quatre d’affilée, ce n’est pas un rituel.

Si je trouve une bonne connerie et que j’ai envie de la partager, je le fais. »



S.R. : « Il paraît que le rire renforce le système immunitaire, tes vidéos nous font du bien contre le virus. Peut-être pas autant que l’hydrochloroquine mais… Passons aux questions sérieuses : tu es un des rares clowns français qui vient d’une famille de circassiens... »

A.P. : « Disons que dans les arts de la rue ça ne court pas les rues ! »

S. R. : « Ta famille avait son propre cirque ? »

A.P. : « Non, c’était une famille itinérante, c’était la famille qui va avoir deux, trois numéros, et qui va les proposer dans un cirque : un numéro de monocycle, un numéro de trampoline, un numéro d’acrobatie… Du coup, quand tu prends la famille tu prends trois ou quatre numéros. »

S. R. : « Et tes parents qu’est-ce qu’ils faisaient dans le cirque ? »

A. P. : « Mon père a commencé enfant le clown, ensuite acrobate, il a fait beaucoup de monocycle, il a fait de la corde volante pendant des années et pendant quinze-vingt ans, funambule. Ma mère a fait du fil. »

S. R. : « Il a commencé comme clown... »

A. P. : « Oui, dans le cirque traditionnel on commence par le clown et on finit par le clown.

Généralement quand tu es enfant on te fait faire du clown parce que tu es petit, mignon, tu ne sais rien faire, que des petits trucs.

Après, quand tu es adolescent, ça y est, tu commences à devenir sérieux et à pouvoir faire des numéros sérieux - sauf dans les grandes familles de clowns comme les Rastelli, chez eux tu es clown de père en fils. »

S. R. : « Et ensuite quand tu es trop vieux et tu ne peux plus être acrobate, tu reviens au clown. »

A. P. : « Oui, comme Charlie Rivel, il a été acrobate pendant des années et c’est quand il est devenu vieux qu’il ne pouvait plus faire les acrobaties qu’il est passé au clown et c’est là qu’il est devenu très célèbre. (Bon, j’ai vérifié et je me trompe : Charlie a très tôt fait du Clown et est resté clown toute sa vie !) »

S. R. : « Donc, tu as commencé tout petit... »

A. P. : « Oui, j’avais 5 ans. J’ai commencé par le clown. »

S. R. : « Et tu t’es essayé à d’autres spécialités dans le cirque ? »

A. P. : « J’ai fait un peu d’acrobatie, jonglage, un peu les chevaux. J’ai un peu tout essayé.

Vers seize ou dix-sept ans je me suis dit que j’aimais bien le clown, mon père aurait bien aimé que je monte là-haut faire du trapèze mais la hauteur ce n’est pas mon truc !

C’est à dix-neuf ans que j’ai vraiment commencé. À dix-neuf ans j’ai fait un stage de clown avec Philippe Gaulier.

Je ne connaissais pas du tout le clown de théâtre, je ne connaissais que le clown de cirque. Quand je suis revenu en France, j’ai demandé aux amis s’ils connaissaient un stage à me conseiller et ils m’ont parlé de Philippe Gaulier.

J’y suis allé, c’était à Londres, il y a vingt-cinq ans et là… ça a été une claque !

C’est là que j’ai découvert le clown de théâtre. Je ne connaissais pas le clown de théâtre, le clown de la rue… J’ai découvert tout un monde et je me disais : « ah, on peut faire ça aussi ! » Ça a été une grande révolution pour moi. »

S. R. : « Qu’est-ce que ça t’a apporté ton expérience de clown de cirque ? »

A. P. : « Le travail, la rigueur, la fantaisie.

Je trouve toujours beau les clowns, les vrais clowns avec le nez rouge, le maquillage, les costumes.

Un jour je ferai un spectacle avec, en vrai clown. »

S. R. : « Dans ton spectacle « Francky O’Right » tu n’as pas de nez. »

A. P. : « Non, c’est vraiment du clown sans nez. »


Photo : Alexandre Pavlata. Crédit photo : Gilles Rammant.


S. R. : « Et pourquoi tu dis qu’un jour tu feras un spectacle avec le nez ? C’est en référence au clown classique ? »

A. P. : « Oui, pour moi qui suis issu de ce monde-là, symboliquement le clown est celui-là, avec le nez… C’est un rêve, un fantasme, qu’un jour je ferai.

Après je ne veux pas dire que pour moi le clown c’est ça et pas autre chose mais c’est vrai que la symbolique du nez, la perruque, les chaussures trop grandes…J’avoue qu’un de ces quatre, je ferai quelque chose comme ça.

Je pense que j’attends d’être vieux ! »

S. R. : « Le costume de Frankie O’Right était clownesque, avec les grosses fesses… »

A. P. : « Oui, le costume avec le pantalon très large à la Charlie Chaplin et le haut très serré. A l’époque j’étais bien foutu, c’était il y a vingt ans ! »

S. R. : « T’es toujours bien foutu… Le problème sera à la fin du confinement : plus personne ne sera bien foutu ! »

A. P. : « Oh, déjà j’ai dû prendre deux kilos, et pourtant je fais du yoga tous les jours et j’essaie de faire attention. Les premiers jours on a fait la fête, c’était le « magna magna », du vin le soir… Maintenant on fait plutôt salade et fruits. »

S. R. : « Tu as fait de la danse aussi... »

A. P. : « Au début j’étais très physique. Au cirque j’avais fait beaucoup d’acrobatie et en plus j’étais quelqu’un d’assez énergétique.

Dans le Cirque de mon père, il y avait un chorégraphe : Felix Blaska, un chorégraphe assez connu dans les années 70 en France. C’est lui qui a commencé à me montrer plein de trucs de danse.

Ensuite il s’est marié avec une femme du cirque et il est resté pas mal d’années à travailler dans le cirque de mon père. Donc pendant des années j’ai beaucoup appris de lui.

Il m’a appris une autre façon de faire les choses.

Ensuite quand j’ai eu vingt-cinq ans j’ai passé une audition. Ça a été la seule fois de ma vie que je suis allé à l’ANPE Spectacles ! Je suis passé devant et je suis rentré. Et là je regarde les annonces et je vois « Compagnie italienne cherche clown danseur. »

Et l’audition était… aujourd’hui, le jour même ! Et c’était, genre, dans une heure ! avec Monica Casadei ! C’est le destin !

On me fait rentrer :

- « Vous êtes clown ? »

- « Oui. »

- «  Vous êtes danseur ? »

- « Bah…Non. »

J’ai été honnête

- « Bah, rentre ! »

Et on a passé deux heures ensemble, elle m’a fait danser,

- « Tu fais quoi la semaine prochaine ? » 

- « Rien. »

- « Tu veux venir à Parme ? »

- « Ok. »

Et voilà ! Et j’ai passé trois années à Parme. »

S. R. : « Donc tu parles très bien italien. Combien de langues parles-tu ? »

A. P. : « Je parle trois langues : english, italiano et français. »

S. R. : « Pas le tchèque ? »

A. P. : « Un tout petit peu. »

S. R. : « Tu m’as fait penser à une chose : j’ai fait un stage avec David Shiner, il nous a fait commencer par une danse excentrique. Il a mis de la musique et il nous a appris une chorégraphie « drôle ». Il nous a dit qu’il regrette beaucoup que les clowns d’aujourd’hui ne dansent plus. »

A. P. : « David Shiner a été pour moi une des plus belles découvertes quand j’avais dix-neuf ans.

Il a beaucoup travaillé avec Christian Taguet du Cirque Baroque et je l’ai vu improviser dans la rue à Avignon et quand je l’ai vu, j’ai pensé : « mais c’est possible de faire ça ?! C’est génial ! »

Et j’ai eu la chance de le voir vraiment en « live » un an ou deux après, à New York où il jouait « Full Moon » avec Bill Irwin : c’était un des plus beaux souvenirs de clown. J’ai ri du début à la fin. C’était génial, c’était fou : il faisait un truc, Irwin en faisait un autre et hop, il y avait un petit groupe de musiciens et ils faisaient un petit numéro de danse, ils dansaient super bien, c’était loufoque c’était léger, c’était super ! »

S. R. : « Je crois que Bill Irwin est danseur au départ. »

A. P. : « En tous cas ils ont tous les deux beaucoup investi dans le travail du corps. »

S. R. : « J’ai vu qu’en 2019 tu as fait un spectacle « Divertir ou périr » sur le rire. »

A. P. : « Oui, c’est ça. C’est la dernière création de la Cie n° 8, un spectacle sur le rire.

On est parti de l’idée que depuis quelques années on ne sait plus rire, il y a des sujets tabous : il faut faire attention à dire ceci ou cela, il y a plein de sujet qu’on ne peut plus traiter… Bref qu’on ne peut pas rire de tout. »

S. R. : « Le politically correct. »

A. P. : « Tout à fait. Du coup j’ai proposé aux copains de faire une création où on pose cette question : de quoi a-t-on le droit de rire aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’on n’a pas le droit de faire ? Et pourquoi peut-on rire de ce sujet et pas de celui-là ? Et pourquoi tel personnage aurait le droit et pas l’autre ?

Et nous, du coup, on va faire tout ce qu’il ne faut pas faire : on va faire des blagues racistes, on va être vulgaires, violents,…

L’idée philosophique et sociologique de ce spectacle est de laisser les gens responsables de leurs rires, qu’ils soient amenés à réfléchir sur le fondement de leur humour, sur l’essence du pourquoi ils rigolent. »

S. R. : « Si j’ai bien compris vous testez un peu le public et vous vous y adaptez. »

A. P. : « On donne cette sensation là au public mais en réalité tout est très écrit.

Au départ je voulais que ce soit vraiment de l’improvisation, alors quand ça marchait c’était génial mais quand ça ne marchait pas c’était une catastrophe.

Je trouve qu’on perdait le véritable sens de ce que je voulais dire.

Pour moi le plus important était : si on fait cette blague-là pourquoi est-ce que certains rient et d’autres pas. Qui a raison et qui a tort.

J’essaie de dire aux gens qu’ils sont responsables.

Par exemple nous on se connaît un peu, Silvia, suffisamment pour savoir que si toi tu sors une blague qui pourrait être considérée comme raciste, je sais que tu vas la dire au deuxième degré, je sais que toi tu n’es pas raciste et toi tu sais que moi je ne suis pas raciste et que donc quand tu fais cette blague on va rire parce que c’est du décalage.

C’est là où je suis responsable de mon rire.

Je sais que je peux rire parce que je sais que moi je ne suis pas raciste et que c’est du décalage, une mise en abîme, une provocation, de l’humour noir… Alors imagine une troisième personne avec nous, qui ne nous connaît pas, il risque de ne pas rire ! Il pensera que tu es raciste !

C’est à nous de créer les bases nécessaires et essentielles, savoir donner les outils nécessaires au public pour qu’il comprenne et accepte que c’est un spectacle où le décalage est roi. »

S. R. : « Vous l’avez beaucoup joué ? »

A. P. : « Non, on a commencé l’année dernière, on a fait des petits tests, des sorties…

Ensuite on est allé à Aurillac l’été, ça s’est plutôt bien passé, il est encore un peu jeune.

Et puis là… Malheureusement on avait prévu une dizaine de dates au mois de mai au « Cirque électrique » pour le roder à fond, mais…»

S. R. : « Vous allez refaire le festival de rue d’Aurillac cette année ? »

A. P. : « Non, on se prépare pour « Chalon dans la Rue » fin juillet.

On devait jouer « Garden Party » à Montréal mais ça a été annulé. C’était au mois de juillet, un gros festival international. Et vu qu’il faut beaucoup de préparation en amont et que ce n’est pas sûr que le festival puisse avoir lieu, ils ont préféré annuler et reporter à l’année prochaine. »


Photo : les comédiens de « Garden Party » mise en scène par Alexandre Pavlata. De haut en bas et de gauche à droite : Gregory Corre, Charlotte Saliou, Hélène Risterucci, Matthieu Lemeunier, Frédéric Ruiz, Carole Fages, Benjamin Bernard et Stefania Brannetti. Crédit photo : DR


S. R. : « « Garden Party » a été un gros succès pour la Compagnie n°8... »

A. P. : « Oui, c’est une superbe aventure artistique et humaine. Ce n’est pas toujours facile, c’est une grosse machinerie parce qu’il y a beaucoup de monde. Pas facile pour moi de tout gérer. Mais c’est chouette de bien tourner avec ce spectacle. Ça a bien marché les deux premières années quand nous l’avons sorti en rue, puis ça allait finir, alors j’ai eu l’idée de le faire en salle. Et je suis content d’avoir pris cette initiative parce que ça fait quatre ans qu’on tourne au théâtre. »

S. R. : « Et vous avez aussi un autre spectacle : « Cocktail Party »... »

A. P. : « En réalité quand j’ai créé le spectacle de théâtre en salle « Garden-Party » il y avait à la base deux spectacles de rue : « Garden Party » et « Cocktail Party ».

« Garden Party » on le jouait en journée, c’était en déambulatoire, dans un jardin, un parc, dans la nature. Le public circulait, il y avait une scène là, puis une autre scène là, c’était très bucolique. C’étaient des riches qui rigolaient sur l’herbe, dans la forêt, ils riaient puis s’entretuaient !

Et le soir c’était « Cocktail Party », un spectacle fixe où le public voit une soirée mondaine, comme si tu la voyais à travers le trou d’une serrure : beaucoup plus noir, plus cynique, plus grinçant.

Après quand j’ai monté le spectacle au théâtre, j’ai fait un mélange des deux. »

S. R. : « Pourquoi l’idée de parler des riches ? »

A. P. : « On tournait avec « Donnez-nous votre argent » et « Homo Sapiens burocraticus », deux spectacles sur l’économie, la crise financière et le monde financier. Puis un festival en Bretagne voulait qu’on fasse l’inauguration du festival, en personnage financier comme dans « Donnez-nous votre argent ».

À l’époque je travaillais avec Benoit Blanc et Stefania Brannetti et on leur a demandé si on pouvait proposer autre chose : ça faisait déjà six ans qu’on tournait avec « Donnez-nous… » on commençait à en avoir marre de la cravate !

Ils nous ont donné carte blanche.

Du coup on s’est dit qu’on allait être classe, jouer des aristos… On cherche toujours le décalage… De plus, on était dans un des villages les plus riches de Bretagne, rempli de riches ! On a fait une demi-heure, on riait tout le temps, on a fait une compétition de gavage d’huître et Benoit vomissait un collier de perle ! On s’est bien marré !

Quatre ans plus tard on a fait « Monstre(s) d’Humanité » qui était encore sur la finance, sur le G8 et deux ans plus tard j’ai voulu reprendre cette idée parce qu’il y avait des choses à faire, à dire et on s’est lancés. »


Photo : « Monstre(s) d'Humanité » écrit par Alexandre Pavlata, Benoit Blanc et Christian Tétard. Christian Tetard, Stefania Brannetti, Benoît Blanc, Julien Schmidt, Aliénor Bouvier, Silvia Di Rienzo et Alexandre Pavlata. Crédit photo : Gilles Rammant


S. R. : « « Monstre(s) d’Humanité » évoquait la fin du monde, je crois ? »

A. P. : « Oui, tout à fait. Nous avons fait trois spectacles « Donnez-nous votre argent », « Homo Sapiens burocraticus » et « Monstre(s) d’Humanité » sur la finance.

« Monstre(s) d’Humanité » c’était la fin du monde, le G8. »

S. R. : « Et donc les seuls survivants de la fin du monde sont les riches... »

A. P. : « Voilà, ils survivent et deviennent des monstres.

Et après on a fait ces spectacles sur le monde de l’aristocratie : « Garden Party » et « Cocktail Party ». »

S. R. : « Sur le site de la Compagnie n°8 on parle beaucoup du théâtre de l’invisible, qui consiste à jouer dans des endroits pas « classiques » où le public n’est pas conscient d’assister à un spectacle... »

A. P. : « On en faisait au tout début, avec la première équipe parce qu’il y avait l’engouement, du temps… Là, ces dernières années, j’ai moins de temps et c’est plus compliqué, il y a moins d’argent et à Paris ce n’est pas facile. Mais c’est toujours quelque chose que j’aime faire, j’en ai toujours envie ! »

S. R. : « Parmi les lieux proposés j’ai lu « spectacle en chenil »... »

A. P. : « Non, en chenil non, ça on n’a pas encore fait ! Il ne faut pas oublier que je suis un artiste, fils spirituel de Fellini et du coup j’exagère toujours, j’en fais des caisses et je mens beaucoup ! »

S. R. : « Pour toi quel est le rôle du clown ? Dans tes spectacles il y a toujours une critique sociale... »

A. P. : « Je trouve que mes spectacles ne sont pas trop clown, il y a des situations clownesques, je pars toujours du travail du clown dans ma façon de faire avec mes comédiens, mais je trouve que mes spectacles sont plus bouffons.

On est dans la critique, dans du sarcasme, de la caricature, dans une ironie assez méchante et pour moi c’est plus du bouffon que du clown.

Les personnages peuvent être clownesques mais dans mes cinq derniers spectacles on est plus dans du bouffon, dans la critique de société et du pouvoir.

Pour moi le clown c’est beaucoup plus léger, plus naïf, en apparence. Pour moi c’est l’être humain… Le clown n’a pas une once de méchanceté ou s’il est méchant ce n’est pas grave, il ne va être méchant que quelques secondes… Pour moi le clown c’est l’humain dans sa naïveté, son innocence, sa bêtise, toujours à côté de la plaque, tel que l’humain ne voudrait pas qu’on le voit. L’Humain veut se tenir droit, bien parler, bien se présenter, etc... Le Clown, c’est l’Humain le matin, au réveil… Et sur ce sujet on est tous égaux : on a tous les cheveux en bataille, tous une sale gueule, à moitié assoupi, tout coincé, tout ralenti… Avec le Clown on montre le coté ridicule de tout ça, de la vie, des règles, des conventions…

À travers le clown, l’artiste nous dit qu’on est tous un peu bête, qu’on est toujours le con d’un autre, qu’on est tous à se donner des rôles et à jouer les gens importants… Et là où le bouffon va insulter, critiquer ou prendre les habits du pouvoir pour mieux le critiquer, justement, je trouve que le travail du clown est plus intelligent, plus subtil parce qu’aux premiers abords on ne voit pas qu’il parle de nous, de l’humanité, de notre singularité…

C’est pour ça que l’autodérision est essentielle dans l’apprentissage et dans le travail du Clown. Il est important de nous connaître et d’accepter notre côté clown, notre côté idiot, nos défauts… Savoir se moquer de nous-même est une belle déclaration d’amour à soi-même ! C’est s’accepter dans notre imperfection.

Si tu as la force de rire de toi et de te prendre en dérision alors tu pourras prendre en dérision l’Humanité. Car nos défauts nous unissent… On se reconnaît dans un Clown, on reconnaît nos faiblesses, nos défauts et on en rit… Le clown c’est cathartique et ça soude.

Quand j’arrive à me prendre en dérision, moi, Alexandre Pavlata, comme je suis quelqu’un de prétentieux, dans cette logique-là je prends en dérision tous les gens qui sont prétentieux.

C’est pour cela que le clown est touchant… Parce qu’il touche aux émotions, aux endroits intimes, à l’affect…

C’est ça le clown.

Et le travail de clown c’est très subtil, c’est pour ça que c’est très difficile. »

S. R. : « Et c’est pour cela qu’il est touchant, il nous renvoie ce côté très naïf, très fragile de l’humanité. »

A. P. : « Exactement. Le bouffon n’est pas touchant, c’est juste un monstre, il fait appel à la violence, il a quelque chose de monstrueux et c’est pour ça qu’on l’aime aussi un peu, le bouffon.

Mais le clown, lui, il est vraiment touchant. Il va nous toucher parce qu’il va un petit peu se moquer de nous, mais quand il va sortir, il va tomber, il va glisser sur la peau de banane !

Et surtout il prend du plaisir, il aime jouer. C’est ça qu’il dit au monde.

Je colle complètement à ce que dit Michel Dallaire : à travers le clown l’artiste dit au monde « vous aussi vous pouvez faire ça, être comme ça, idiot, fou, à côté de la plaque… Permettez-vous de l’être, ça fait tellement du bien ! » Et c’est magnifique d’être idiot, de jouer les idiots !

Pourquoi on a si peur d’être idiot ? Parce que ça touche la dignité.

Jos Houben, dans son spectacle « L’art du Rire » en parle beaucoup de cette dignité, et effectivement le clown casse ça.

Et c’est ça aussi ce que j’essaie de transmettre, comme je l’ai appris avec Michel Dallaire ou avec Philippe Gaulier : le plaisir de jouer, le plaisir d’être idiot, le plaisir de faire rire les gens, même si parfois on n’est pas loin de l’humiliation ! Mais on sait que c’est pour la bonne cause, pour le bien de l’humanité ! Et quand tu as un duo c’est encore plus beau parce que tu as des amis et c’est magnifique !

J’espère que les gens qui voient un duo de clowns que je fais ou que je mets en scène, se disent : « comme j’aimerais avoir un ami comme ça ! ».

Avec le duo, le trio de clowns, tout est possible. Et c’est de l’amour, de l’amour, de l’amour, que de l’amour... »

S. R. : « Oui, et on ne s’autorise pas à être idiot. »

A. P. : « Oui, c’est le conditionnement de la société, comment on est éduqués.

Moi-même je pourrais être plus libre mais je n’échappe pas aux règles, aux conditionnements… Je m’étonne moi-même de me retrouver parfois dans une situation où je suis bloqué, où je n’arrive pas à jouer, à m’amuser… Il y a encore des zones chez moi, dans mon ego que j’ai du mal à exprimer, à m’en amuser, à prendre en dérision… Je me juge.

Je suis encore dans un truc où je ne me permets pas d’être idiot, je ne me permets pas la folie parce que j’ai toujours peur d’être jugé ou je me juge.

Il faut surpasser cette étape là et penser qu’en étant idiot tu te donnes une magnifique opportunité d’être libre.

Rions ! »

S. R. : « David Shiner parle de « the Watcher » qui te voit et te juge ! »

A. P. : « Oui, en même temps « The watcher » il ne faut pas t’en débarrasser non plus, parce que ton « watcher » n’est pas méchant : c’est toi, c’est ton inconscient qui te protège, c’est ton instinct qui depuis petit te permet de vivre, d’apprendre, d’avancer… Qui te permet de ne pas commettre les mêmes erreurs... C’est lui qui te dit quand faire attention : il t’aime donc il veut te protéger… C’est un peu « la mamma » ! Et comme « la mamma » elle veut trop te protéger, ce n’est pas quelqu’un de méchant, ce n’est pas quelqu’un de négatif.

Il faut savoir jouer avec ça, il faut lui dire à la mamma : « mamma, t’inquiète ! Je vais juste m’amuser ! ».

S. R. : « Ton enseignement est axé sur l’art du bide. Tu peux nous en dire plus ? »

A. P. : « Oui, j’essaie d’enseigner le plaisir de jouer, le plaisir d’être idiot et comment travailler justement avec cette petite voix qui souvent nous empêche de nous exprimer, nous empêche de nous lâcher, qui nous juge… Nous sommes notre pire ennemi ! Et les bides sont ces moments où le clown veut faire rire et il n’y arrive pas ! C’est un moment tragique, terrible, humiliant, ridicule et finalement assez amusant ! Un Clown qui n’arrive pas à faire rire ! J’enseigne comment utiliser le bide afin de rebondir, savoir utiliser le bide pour faire rire. Voilà, pendant cinq ou dix jours de stage on va se concentrer sur ce moment-là : c’est du super matériel, pour un clown c’est génial, le bide, mais il faut le bosser. En impro, généralement, le bide c’est le clown qui parle, c’est le clown qui se moque du comédien, qui lui dit « hé mec, laisse-moi bosser ! »

Moi les bides je vis ça depuis vingt-cinq ans ! Et avec le temps on commence à apprendre des trucs pour savoir comment s’en sortir.

Alors je me suis dit : « Tiens, je vais concentrer mon enseignement sur ça…. Comme ça je vais faire gagner cinq ans à mes stagiaires ! »

Philippe Gaulier et Pierre Byland dans les années 80 avaient un spectacle basé sur le bide.

Le principe était simple : deux clowns cassaient des assiettes.

Le premier clown casse une assiette, persuadé que c’est la chose la plus drôle du monde. Il s’attend à ce que les gens rient… Évidemment personne ne rit, puisqu’il n’y a rien de marrant. Le clown se tape un bide. Il joue son bide. Et son bide fait rire…Mais comme c’est un simplet il ne comprend pas pourquoi le public rit au mauvais moment.

Son copain, lui dit « attends, t’inquiète ! » et lui aussi casse une assiette. Re-bide ! Et rire du bide à nouveau !

Les clowns ne font pas rire, mais leurs bides, oui ! Ça devient gênant cette histoire ! Pour ne pas dire humiliant !

Et les clowns continuent, l’un après l’autre et à chaque fois c’est la même histoire ! À chaque fois ils se disent : « peut-être qu’on a mal fait, peut-être que c’était trop vite, trop lent… » Ils sont très clowns !!

Et ils cassent des assiettes, se tapent des bides et cassent encore des assiettes, Jusqu’au moment où le bide et le mauvais gag se rejoignent… Et à la fin du spectacle, quand ils cassent une assiette, le public est mort de rire ! Les comédiens, à travers le Clown, ont réussi à faire hurler de rire un public avec un mauvais gag mais surtout en jouant de leur naïveté. »

S. R. : « Et ce qui fait rire c’est le moment de sincérité où l’on voit la fragilité du clown. »

A. P. : « Oui, exactement. »

S. R. : « Tu as été aussi clown à l’hôpital ? »

A. P. : « Oui, j’ai été au « Rire Médecin » pendant quatorze ans. J’ai commencé à vingt-cinq ans et j’ai arrêté vers les trente-neuf ans parce que j’avais beaucoup de boulot à coté : Francky, la Compagnie n°8… Je n’avais plus assez de temps. Et puis, quand je suis devenu papa, le fait de voir des enfants malades, ça a commencé à me remuer. Caroline Simonds qui a ressenti cela, m’a incité à prendre un break et ensuite j’ai arrêté.

Mais ces quatorze années ont été géniales, ça a été une superbe expérience, mais c’était bien que ça finisse aussi. »

S. R. : « Là, il est temps de faire le spectacle avec le nez et les grosses chaussures. »

A. P. : « Pas encore. Là, il y a « Divertir ou périr » qu’il faut que je finisse. Et puis j’ai plein d’envies... »

S. R. : « Tu connais la Grande Famille des Clowns, qu’est-ce que tu apprécies de cette association ? »

A. P. : « J’apprécie d’avoir un lieu où les clowns se retrouvent. C’est ce que j’ai aimé au « Rire Médecin », c’est une famille aussi.

J’étais face à Caroline Simonds qui avait une quarantaine d’années d’expérience, à d’autres clowns d’horizons différents et chacun apporte son expérience, sa culture. Grâce à eux, j’ai appris d’autres manières de faire rire.

Je trouve toujours très enrichissant de se confronter à d’autres artistes.

La GFdC est un lieu où l’on peut se retrouver, échanger… Parfois je vois des discours sur le clown que je ne partage pas mais tant mieux, c’est beau de voir d’autres visions, si c’est toujours au service du clown. »

S. R. : « Merci pour cette interview. Il y a des questions que je ne t’ai pas posées auxquelles tu voudrais répondre ? »

A. P. : « Écoute… non, mais si quelque chose me traverse l’esprit, je t’enverrai un texto ! »


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Publié le 27/07/2020

duration icon Durée 13 h

localisation icon Localisation Mansac, Corrèze, France

level icon Niveau Débutant

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Formation - Le jeu clownesque

Organisé par Vis Comica

Publié le 16/07/2020

duration icon Durée 56 h

localisation icon Localisation Quessoy, Bretagne, France

level icon Niveau Tous

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Stage - Stage de clown Immersion 3 jours, 4>6 sept. 2020 à Vaugarni

Organisé par Cie Gros Plaisir

Publié le 14/07/2020

duration icon Durée 24 h

localisation icon Localisation Pont-de-Ruan, Indre-et-Loire, France

level icon Niveau Tous

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#pavlata #enfant de la balle #art du bide #mise en scène #garden party #franky o’right
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